Accueil Politique Dans les arcanes de l’administration publique tchadienne La corruption a le vent en poupe

Dans les arcanes de l’administration publique tchadienne La corruption a le vent en poupe

Par : admin

Dans les couloirs crasseux et poussiéreux de la plupart des administrations tchadiennes, un incessant ballet d’individus qui vont et viennent en attendant d’être reçus par les fonctionnaires des lieux. Ici, la corruption n’est plus un vice honteux. Elle est devenue une routine, un passage obligé, un langage codé que tout le monde comprend, du plus haut fonctionnaire au plus modeste des usagers.
Au Tchad, la corruption s’est généralisée à tous les niveaux de l’administration publique, jusqu’à devenir un mode de fonctionnement accepté, presque institutionnalisé. Dans les ministères, les annexes de l’Agence nationale des titres sécurisés (ANATS), il n’est pas aisé, voire impossible d’obtenir un document officiel ou un titre sécurisé, notamment le certificat de nationalité, la carte nationale d’identité ou le passeport, sans glisser un billet de banque ou « motiver » un agent. Les usagers, lassés, en font quotidiennement leur deuil : « Si tu ne payes pas, tu attends, tu reviens, tu fais la queue, et au final, tu repars bredouille ou tu cèdes à la corruption », témoigne un usager.
Les causes de ce phénomène sont multiples : gain facile, manque d’éthique, absence de contrôle, mais aussi une organisation bureaucratique rigide où le moindre dossier dépend du bon vouloir d’un chef de service, souvent absent, et dont l’absence paralyse tout le processus. Dans ce contexte, chaque retard, chaque obstacle devient une opportunité pour exiger un « supplément » de la part des usagers.
Le règne des démarcheurs et des mafias administratives
Devant les bureaux de l’ANATS à Chagoua, Moursal, Démbé, ou encore au gouvernorat, les démarcheurs composés majoritairement des Agents de Prévention et de Sécurité (APS) et des éléments de la GNNT, ont pignon sur rue. Ils sont les nouveaux dockers de l’administration, proposant d’accélérer, moyennant quelques billets de banque, l’obtention de n’importe quel document. Pour ceux qui ne veulent pas attendre des semaines, ils sont leurs alternatifs. « Je suis là pour aider ceux qui sont pressés. Je les mets en contact avec le service, et selon la rapidité voulue, il y a un prix à payer », confie l’un d’eux, sans gêne.
Ce système parallèle, fonctionne avec la complicité active des agents publics. Les démarches officielles, censées être gratuites ou peu coûteuses, se transforment en parcours du combattant : pertes de dossiers, faux rendez-vous, exigences de paiements informels à chaque étape. Pour la moindre pièce, il faut « connaître quelqu’un qui connaît quelqu’un », ou accepter de payer le double du montant officiel.
Les récits des usagers sont édifiants. Nadège, venue pour un certificat de nationalité au gouvernorat, raconte sa surprise face à la hausse soudaine des tarifs et l’obligation de payer un supplément pour être servie le jour même : « J’étais stupéfaite quand, non seulement on m’a exigé une somme de 4000 F pour un certificat de nationalité et un engagement décennal, mais aussi une somme supplémentaire. De 5000 F.C.F.A que je possédais, j’étais sortie de ce service avec zéro franc CFA. C’est vraiment dommage ! », lâche-t-elle, découragée.
Osée, lui, est venu de Moundou pour le suivi de son dossier d’avancement et celui d’intégration de sa nièce. Il ne fait que multiplier les allers-retours depuis 2024 à la Fonction publique, sans résultat : « Il y a trop de tracasseries. De fois, on est obligé de débourser quelques sommes pour passer à l’étape suivante. Même avec ça, rien n’avance », déplore-t-il, l’air fatigué et découragé.
Un commerce florissant, une administration en panne
La lenteur administrative, la complexité des procédures et l’absence de délégation de signature créent un terrain fertile pour la corruption. Les agents subalternes, inactifs en l’absence de leur chef, laissent pourrir les dossiers, tandis que les usagers, épuisés, finissent par céder à la pression ou abandonnent purement et simplement les démarches.
Le phénomène est si répandu que, certains fonctionnaires considèrent ces transactions comme faisant partie de leur attribution au sein de l’administration. Même la digitalisation, amorcée dans certains services, n’a pas encore réussi à briser ce cercle vicieux. La corruption, ici, n’est plus cachée : elle s’exerce au grand jour, avec fierté et dévouement. « Souvent quand je viens, on nous dit dossier non informatisé. Mais qui est celui qui est chargé d’informatiser lesdits dossiers au juste, personne ne nous le dit », s’interroge Ramadane Hassan, jeune diplômé de l’Ecole de Santé, en quête d’intégration. A en croire ce jeune homme, même la qualité du service d’accueil laisse à désirer.
Face à cette situation qui gangrène l’administration, les autorités ont récemment créé une Autorité Indépendante de Lutte contre la Corruption (AILC), avec pour mission de prévenir, réprimer et moraliser l’espace public. Cette nouvelle institution promet une tolérance zéro et mise sur la sensibilisation, la vulgarisation des textes et la mise en place de mécanismes de dénonciation. Mais pour l’instant, sur le terrain, les usagers attendent toujours de voir la différence. Les mafias administratives, elles, continuent de prospérer, portées par l’habitude et la résignation collective.
Dans les administrations tchadiennes, la corruption n’est plus un accident, c’est la règle. Les files d’attente interminables, les visages fatigués, les mains qui se tendent discrètement, les démarcheurs qui murmurent leurs tarifs : tout cela compose le décor quotidien d’un système où l’argent, plus que la loi, fait avancer les dossiers. Tant que la culture de l’impunité et du gain facile primera sur l’éthique et la transparence, les usagers continueront de payer le prix fort pour ce qui devrait être un droit, et non un privilège.
Koutou Nadji Rosine & Dingamadji Nadjiorngar (Stagiaire)

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